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8 juin 2008 7 08 /06 /juin /2008 16:28

Hello !

En fouillant dans mes archives, je suis tombée sur une vieille nouvelle ( 2003). Mon style a évolué depuis, mais ça reste sympa à partager. Je la publierai en plusieurs fois, car c'est un texte assez long ( et aussi car je suis un peu sadique ;o).

Bonne lecture !
@+

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          Quarante… quarante et un… quarante-deux… quarante-trois… D’un œil morne rivé sur le compteur, Neo Slave regardait défiler les secondes tandis que les images se succédaient sans fin sur l’immense écran qui couvrait tout un mur de sa minuscule chambre. Encore un moment et il serait délivré de ce matraquage qui l’abrutissait chaque jour davantage. Quarante-cinq… quarante-six… quarante-sept… L’homme laissa son regard dériver lentement vers la fenêtre, ou plutôt la meurtrière, qui laissait entrer un peu d’une lumière qui n’était pas factice, chose si rare en ce monde. Le soleil venait tout juste de se lever derrière les nuages de pollution. La journée allait être chaude. Quarante-neuf… cinquante… cinquante et un… Chaude comme les milliers de journées qui l’avaient précédé… Neo n’arrivait à se rappeler que d’une occasion où il avait eu froid. C’était à Noël, alors qu’il était encore un enfant de dix ans, juste avant qu’il ne soit embauché par la plus grande société de production d’énergie du pays. Il se souvenait avoir ressenti une impression de froid glacial lorsqu’on l’avait arraché aux bras de sa mère et qu’il s’était mis à hurler en comprenant qu’il ne la reverrait plus jamais. Cinquante-quatre… cinquante-cinq… cinquante-six… La créativine. Son don et sa malédiction… Cela faisait vingt ans qu’il travaillait pour des ombres, condamné à ne plus jamais voir l’extérieur, et il lui semblait, en dehors de ce souvenir d’un jour de Noël, qu’il avait déjà passé toute l’éternité là et que c’était loin d’être fini. Cinquante-huit… cinquante-neuf…

            L’écran redevint brusquement noir et le silence retomba dans la petite pièce. Finies les images gaies ou violentes, belles ou obscènes, gens, paysages, animaux. Finis les dialogues absurdes, les répliques poétiques, les lectures de livres anciens. Finies les musiques virevoltantes, tristes, lourdes, joyeuses. Malgré lui, sur une sorte de plan subconscient car sa conscience s’était depuis longtemps envolée loin de tout ceci, Neo avait noté que le programmeur commençait à se répéter. Il se souvenait pertinemment d’avoir déjà entendu par le passé le même poème de Victor Hugo accompagné du même morceau de Beethoven et des mêmes photographies d’un lointain désert. Peut-être serait-il utile qu’il en fasse la remarque à son chef de section. La répétition ne risquait pas de faciliter la créativité, ni donc la production de créativine.

            Cependant Neo restait immobile sur son lit, entendant les autres s’agiter dans les chambres voisines, sachant qu’il aurait déjà dû être debout en train de se raser. Depuis quelque temps il avait de plus en plus de mal à revenir à la réalité après s’en être évadé pendant de si longues heures pour tenter d’échapper aux images et aux voix. Ces voix… Elles le poursuivaient jusque dans ses cauchemars. A moins que les sons qui ne cessaient de parcourir la chambre ne s’intègrent dans ses rêves même lorsqu’il cherchait à les fuir au plus profond du sommeil… Et s’il devenait fou ?

            Il se prit la tête dans les mains, se forçant à respirer profondément. Il n’était pas fou, pas encore. Saisi d’une impulsion incontrôlable, il se leva d’un bon et rejoignit le lavabo en deux enjambées. Il saisit brusquement son rasoir et le posa sur sa gorge. La vue de son reflet dans le miroir arrêta net son geste. Son bras retomba mollement et il s’examina sans complaisance.

            Il avait beaucoup maigri ces dernières semaines et ses joues s’étaient creusées. Ses yeux sombres étaient voilés de profonds cernes et son regard l’effrayait lui-même. Vide. Il n’y avait pas d’autre mot pour le qualifier. Sa peau était blême et avec ses courts cheveux noirs en bataille et ses lèvres pâles il se faisait penser à un vampire, comme ceux qui hantaient ses romans, misérables créations qu’il vomissait toutes les nuits en rêve. Mais il n’était pas un vampire, non, plutôt la victime d’un vampire. Il avait cette sensation atroce qu’on l’avait vidé de sa substance, que son âme avait été pressée comme un citron, avant de dessécher au soleil de l’indifférence. A quoi bon vivre lorsqu’on est déjà mort ?

            Le rasoir s’éleva à nouveau vers sa gorge, se posa sur sa peau, il sentit la fraîcheur du métal, ferma les yeux. Puis il les rouvrit et commença à se raser, faisant couler l’eau d’un geste incertain de son autre main. Déjà il entendait ses voisins se mettre en route pour accomplir leur part de travail. Il se hâta de finir son rasage, se coupant en plusieurs endroits, se lava vaguement et enfila ses vêtements, avant de quitter précipitamment la chambre.

            Dans le couloir il croisa quelques autres retardataires et tous se retrouvèrent serrés dans l’ascenseur étroit et puant qui allait les ramener du cinquantième étage au rez-de-chaussée. Tous étaient silencieux, déjà plongés dans l’histoire qu’ils allaient inventer ou poursuivre, vivant une sorte de rêve éveillé, enfermés dans leurs propres pensées. Neo observa un moment tous ces visages absents, pâles et immobiles. Ils lui évoquaient des pantins. Ils étaient si persuadés de servir une cause juste, d’accomplir une tâche indispensable à la survie du reste de la population qu’ils n’avaient plus de conscience individuelle. Il fallait créer pour sauver le monde. Créer encore et encore, produire toujours plus de créativine.

            Neo se souvenait avoir été comme eux, mais il n’arrivait plus à se rappeler depuis quand ça avait changé. Un mois ? Une semaine ? Les jours se ressemblaient tellement dans cet enfer. Quel sorte de crime avait-il commis pour traverser ce purgatoire ? Celui de naître avec un cerveau capable de produire de la créativine. Maudite mutation génétique. Mais les choses changeaient, il ne se sentait plus investi d’une mission, il ne voyait plus qu’une chose : sa vie avait été détruite sous prétexte de sauver celle des autres. Il ne pouvait plus accepter cela. Et dans cette rébellion, même si elle restait pour le moment interne, c’était sa vie qu’il jouait, sa vie ou plutôt ce qu’il en restait.

            L’ascenseur s’arrêta dans un tintement et les portes s’écartèrent silencieusement, déversant un flot de créateurs. Neo se laissa porter par la masse et traversa la vaste cour qui séparait les immeubles où ils vivaient, entassés, enfermés dans leurs clapiers la nuit tombée, condamnés à subir ce que martelait cet infernal écran censé stimuler leur créativité, et les bâtiments où ils travaillaient, coincés dans de vastes pièces toute la journée, obligés d’inventer, de créer, de se renouveler chaque jour.

            Arrivés devant l’immense porte en verre, les créateurs se séparèrent en différents groupes : les écrivains, les peintres-sculpteurs et les musiciens. Neo appartenait à la première catégorie et se rangea sur la file de droite. Lorsque tous les immeubles d’habitation furent vidés, les chefs de section prirent la tête des colonnes et les conduisirent dans leurs quartiers. Le groupe de Neo traversa un long couloir où les pas s’étouffaient sur une épaisse moquette, passa devant la cantine dont la seule vision le répugnait et arriva enfin devant les amphithéâtres. Il y en avait quatre et chacun avait sa place réservée dans l’un d’eux. Neo se trouvait dans le numéro 3. Depuis quinze ans il se trouvait dans le numéro 3 et il lui arrivait parfois de rêver des numéros 2 ou 4, imaginant la couleur de la moquette qui s’y trouvait, la taille des lampes, les nœuds dans le bois des tables…

            Comme tous les jours il prit place au deuxième rang, à la dixième place, entre ces deux types aux yeux gris à qui il n’avait jamais adressé la parole. Il posa le casque sur son crâne, prenant garde à ce que tous les capteurs soient orientés vers l’intérieur de sa tête, repoussa le volet horizontal qui couvrait la table d’écriture et saisit le stylo relié à cette dernière par un long fil entortillé. Il jeta un dernier regard autour de lui, poussa un profond soupir, et au signal du chef de section se mit à écrire.

 

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Published by Anaïs Cros - dans Textes
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commentaires

Marc Legrand 20/10/2008 18:53

Il faudrait que je puisse comparer avec votre style actuel mais, pour avoir lu plusieurs de vos textes (de cette époque, il me semble), la dernière fois que je suis passé sur votre blog, il me semble que vous aviez un style tout à fait plaisant, libre et fluide, dirais-je.

brice le"schnaké" 11/06/2008 12:06

hey trop fort!!!
bon c'est vrai que je suis a la ramasse pour tout ce qui est de lire en ce moment mais bon j'ai confiance en le pouvoir "des mots bout a bout qui font des phrases"!-)

Anaïs 09/06/2008 12:46

Ben si quelqu'un veut vraiment piquer une idée, je doute qu'un copyright l'arrête. De toute façon les seules idées qu'on pourrait piquer sont celles de petits textes qui ne seront jamais publiés ailleurs, donc ce n'est pas très important. Et non, je n'ai pas l'esprit de contradiction. ;o)
Oh non... pas des coups de pied aux fesses... :mrgreen:

Lothar 09/06/2008 11:50

Hélas il n'y a pas obligatoirement besoin de copier/coller pour te piquer tes idées... c'est pour ça qu'il copyright devrait figurer sur ta page principale, ça peut toujours aider.
Et t'as pas le droit de dire que tes textes ne valent pas grand chose sinon tu vas te prendre des coups de pieds aux fesses ^^

Anaïs 09/06/2008 11:37

Merci de ton inquiétude, lothar, mais j'ai activé une fonction sur overblog qui a priori rend impossible la copie du contenu de la page. Au départ c'était surtout pour les dessins, mais c'est vrai que ça peut être utile aussi pour les textes (même si à mes yeux ils ne valent pas grand-chose... O:o).
Dharmakylie... la suite demain ! ;o)

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