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21 octobre 2009 3 21 /10 /octobre /2009 20:22
Avant-dernière partie...

Bonne soirée !
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              Les trois jours suivants s’écoulèrent pour moi de manière totalement irréelle. Je passais le plus clair de mon temps à bavarder avec le tableau et lorsque je demandais régulièrement à celui-ci s’il n’en avait pas assez de ma présence il rétorquait qu’il avait des dizaines d’années de conversation à rattraper et nos discussions repartaient de plus belle. Non sans hésitation, je lui avais dit la passion que j’éprouvais pour sa musique et l’intérêt que j’avais voué à sa personne même pendant toutes mes années de lycée et de fac. Il en parut touché, mais peut-être plus encore gêné, et j’évitai de revenir là-dessus. Je voulus lui faire raconter toute sa vie, mais il faisait preuve d’une grande pudeur et répugnait singulièrement à parler de lui-même. Je finis par sortir la biographie que je possédais et, la gardant sur les genoux, je m’amusai à voir ce qu’il pensait de ce qu’on écrivait sur lui. Il confirma certaines anecdotes et en réfuta d’autres avec une petite moue méprisante ou un franc éclat de rire. Il m’apprit que Silvio, le jeune pianiste italien avec lequel il avait partagé une brève amitié, l’avait déjà soumis à cet exercice, mais devant l’air déçu que j’arborai à ces mots il s’empressa d’ajouter que cela ne le dérangeait pas et qu’au fil des décennies certains choses, vraies ou fausses, semblaient s’être rajoutées à sa légende. Il ne s’étonna guère de l’image que l’on avait gardée de lui, m’affirmant que ses contemporains avaient déjà forgé la même.

            Cependant, avec un indéfinissable talent et une merveilleuse délicatesse, il me fit également parler de moi-même. Je tentai de me dérober, mais il repoussa mes excuses en arguant ses propres efforts et je ne pus que m’incliner. Il prenait un ton si doux lorsqu’il s’adressait à moi que la moindre de ses paroles m’apaisait et me berçait. La seule chose dont nous évitâmes de parler était Simon, et lorsque je voulus aborder ce qu’il en avait été de sa propre vie amoureuse il m’offrit une dérobade fort adroite et plutôt froide. Je n’osai insister.

            Lorsque nous eûmes épuisé toutes les choses personnelles que nous étions prêts à dévoiler pour le moment, je lui fis écouter de la musique et m’amusai même à lui faire regarder la télévision. Il dédaigna totalement cette dernière, semblant bien plus intéressé par l’évolution de l’art musical. Il me revint alors à l’esprit que d’après les biographes il n’avait jamais éprouvé grand intérêt pour autre chose que la musique, même de son vivant. Il se montra plutôt attiré par le jazz, tout du moins par les morceaux au piano, le rock le fit grimacer et la variété le laissa de marbre. Nous passâmes ainsi toute une journée à écouter la plupart de mes cds tandis qu’il faisait des commentaires techniques auxquels je ne comprenais pour la plupart rien du tout. Mais me dire que j’étais en train de faire découvrir la musique moderne à Frédéric Chopin suffisait à mon bonheur et je flottais sur un petit nuage pendant tout ce temps.

            Par un concours de circonstances idéal j’étais totalement libre cette semaine-là. J’eus bien un ou deux coups de fil, mais je me débrouillai pour les abréger et refuser les invitations qu’on me proposait. Pour le moment j’avais trop à découvrir pour être distraite.

Au soir du troisième jour, alors que j’étais allongée sur le canapé, fixant rêveusement le plafond, le portrait rompit soudain le silence méditatif qui s’était installé entre nous depuis quelques minutes.

            - Sommes-nous loin du Louvre ici ? demanda-t-il.

            - Quelques arrêts de métro, répondis-je d’une voix endormie. Pourquoi ?

            - J’aimerais vous voir, fit-il doucement. Vous voir vraiment, autrement qu’en une silhouette floue. Si je pouvais vous regarder à travers l’original ce serait parfait.

            Je me tournai vers lui avec enthousiasme.

            - Excellente idée ! m’exclamai-je. Je vérifie les horaires et si c’est ouvert je vous fais une petite visite dès demain ! La seule chose un peu dommage, c’est que nous ne pourrons pas parler avec les gens autour…

            - A cette période de l’année il n’y a guère de monde, répliqua-t-il. Nous verrons bien.

            J’acquiesçai et nous reprîmes notre conversation sur cette perspective réjouissante.

 

 

            Le lendemain je me levai relativement tôt, ayant jugé que si j’arrivais au Louvre dès l’ouverture j’aurais plus de chance de me retrouver seule dans la galerie qui abritait le tableau original de Delacroix. Le portrait semblait plus impatient encore que moi et une excitation contenue transparaissait dans les quelques mots qu’il m’adressa pendant que je prenais mon petit déjeuner.

            Ce fut une sensation bizarre que de quitter l’appartement en le laissant derrière moi après ces trois jours passés en sa compagnie. Cela avait un côté angoissant, comme s’il risquait de ne plus être là à mon retour. Je ne cessais de penser à lui pendant tout le trajet en métro, comme si l’oublier risquait de le faire disparaître. Je voyais à peine les gens autour de moi et, dans un réflexe étrange, je dévisageais toutes les affiches placardées sur les couloirs du métro, comme si ces visages anonymes n’attendaient que de pouvoir s’adresser à quelqu’un. Mais ce quelqu’un n’était pas moi et ce n’était peut-être pas plus mal. Tout en remontant vers la surface, je songeai que la photographie aurait pu avoir un pouvoir identique à la peinture si elle avait fait plus que capter une simple image. Le photographe saisissait la surface, le peintre, à travers les transformations qu’il apportait à l’image réelle, saisissait en fait la profondeur, la véritable réalité. Ceci expliquait cela. Il était fort dommage que l’art du portrait ait disparu. Néanmoins cela n’aurait peut-être pas été l’avis de ceux prisonniers de leurs représentations.

            J’arrivai au Louvre pleine de ces pensées irréelles, payai mon entrée d’une main légèrement tremblante et me dirigeai aussitôt vers la galerie consacrée au XIXe siècle. Malgré l’aide d’un plan j’eus quelques difficultés à trouver, me perdant dix fois dans les couloirs et les escaliers du plus grand musée de France, ce qui ne manqua pas d’influer sur mon rythme cardiaque et ma tension. Enfin, hésitante, me demandant si je ne m’étais pas trompée une fois de plus, je pénétrai dans la bonne pièce.

            Il accrocha aussitôt mon regard, perdu entre deux toiles beaucoup plus grandes. Il n’y avait personne dans la salle. Me retenant de courir, je le rejoignis à grandes enjambées et me plantai devant lui. Je n’étais pas très grande et il était accroché relativement haut, m’obligeant à lever les yeux. Je ne sais à quoi je m’attendais, mais je fus déçue de constater qu’il  n’eut pas de réaction immédiate. Je jetai un regard méfiant autour de moi et m’apprêtai à l’appeler.

            - Vous êtes très belle, murmura-t-il soudain.

            Je m’empourprai violemment. D’une petite toux extrêmement naturelle je tentai de retrouver une contenance.

            - Merci, balbutiai-je enfin.

            Qu’est-on censé répondre d’autre dans ce genre de situation ? Je n’ai pas eu assez souvent l’occasion d’être confrontée au problème pour y trouver une solution. Il me souriait et le regard qu’il posait sur moi avait quelque chose d’ardent qui me gêna malgré moi.

            - Vous voyez, ajouta-t-il, il n’y a personne, nous sommes tranquilles.

            - En effet, approuvai-je pour gagner du temps. Mais il est encore tôt, le gros des touristes n’est pas arrivé.

            - C’est vrai, admit-il.

            Il soupira.

            - Ah, j’aimerais que vous puissiez me décrocher et m’emmener avec vous loin d’ici et des insupportables regards de tous ces gens… J’en ai assez d’être dévisagé comme si je n’existais pas.

            Je lui offris un sourire de compréhension.

            - J’aimerais aussi pouvoir vous emporter, répondis-je. Malheureusement je crains que cela ne pose quelques petits problèmes techniques !

            J’espérais lui arracher au moins un sourire, mais il ne fit que se rembrunir encore davantage. Je soupirai à mon tour.

            - Il doit bien exister un moyen de vous sortir de là…, chuchotai-je.

            - Oh croyez-moi, j’y ai déjà réfléchi, répliqua-t-il avec amertume. J’ai interrogé des dizaines et des dizaines de portraits, mais aucun n’a entendu parler d’un moyen de sortir. Des possesseurs ont déjà essayé, mais ils n’ont réussi qu’à détruire le tableau et celui qui s’y trouvait. La seule délivrance est la disparition. Mais je ne veux pas disparaître…

            Il s’interrompit, respira bruyamment. Je crois que s’il avait été tangible je l’aurais pris dans mes bras, mais vu les circonstances les choses étaient un peu plus délicates. J’ébauchai le geste de caresser la peinture, mais une voix s’éleva brusquement à quelques mètres de moi.

            - On ne touche pas, mademoiselle !

            Le portrait me lança encore un regard de détresse et reprit son expression habituelle comme le gardien me rejoignait.

            - Il est formellement interdit de toucher les œuvres, mademoiselle, me dit sévèrement l’homme. Vous risquez de les abîmer, elles sont précieuses. Si tous les gens faisaient comme vous, ces tableaux n’existeraient plus dans dix ans !

            Je marmonnai des excuses et m’éloignai d’un ou deux pas. J’avais espéré que l’homme se retirerait, retournerait d’où il était venu, mais il me surveillait maintenant, semblant se méfier de moi. Ce n’était pas la peine que je reste davantage, je ne pourrais plus parler au tableau. Un peu déprimée, je quittai le musée et pris le chemin du retour. Mais curieusement je n’étais pas très pressée de rentrer. Je fis un crochet par le Jardin des Tuileries et passai quelques temps assise sur un banc à observer les déambulations des pigeons et leur incessante quête de nourriture.

            La situation me troublait et, après l’euphorie de la découverte, commençait même à me déplaire. Que pouvait-il en ressortir de bon ? Quelle relation pouvait-on avoir avec un tableau ? Ca n’avait pas de sens. Je ne pouvais rien faire de plus pour l’aider que lui parler, mais je sentais bien que cela ne suffirait jamais à vaincre sa frustration d’être prisonnier d’une peinture. Cela risquait même au contraire de l’augmenter. Peut-être aurait-il mieux valu que je me débarrasse de ma copie et que je ne mette plus jamais les pieds au Louvre. Mais cela me semblait une telle trahison que je ne pouvais m’y résoudre. Prise dans un dilemme insoluble, je finis par rentrer chez moi, passablement déprimée.

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Published by Anaïs Cros - dans Textes
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commentaires

Anaïs 25/10/2009 13:47


Va-t-elle trouver un moyen ?
Va-t-on vraiment assister à un "happy ever after" ?
Tu me connais mieux que ça, Einsam... ;o)


Einsam 22/10/2009 16:00


elle va trouver un moyen, y'a pas moyen. Sinon ça vaudrait pas le coup. Même si ça échoue, elle aura une idée ^^ J'attends avec impatience de lire laquelle ^^


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