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2 octobre 2009 5 02 /10 /octobre /2009 18:06
"Et ça continue encore et encore..." comme chantait l'autre. ;o)

Bon week-end !
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            Le portrait releva la tête et m’accorda un sourire fragile avant de poursuivre.

            - C’est fort simple en vérité. Au début je ne pensais pas pouvoir quitter le tableau original. Je ne sais comment vous décrire l’univers dans lequel j’évolue, c’est tout à la fois sombre et lumineux, plein et vide, bruyant et silencieux. C’est comme une sorte de paradoxe, de contradiction en soi. Un jour j’ai entendu une voix qui me parlait, qui s’adressait directement à moi, en m’appelant par mon prénom. J’ai quitté le tableau où j’étais et je me suis précipité vers l’endroit d’où provenait le son. En réalité il s’agissait d’une copie. Une mauvaise copie. Je voyais très flou à travers le portrait et j’entendais assez mal. En outre j’étais totalement incapable de parler à la vague silhouette qui passait et repassait devant moi. J’en ai ressenti une grande déception. Plus tard, lorsque j’ai pu parler avec d’autres portraits, j’ai appris qu’il était possible de voyager d’une reproduction à l’autre, mais que, naturellement, les perceptions que l’on avait dans ces cas étaient tributaires de la qualité de la copie. Votre tableau n’est pas trop mal. Je ne vous vois pas très bien, mais je vous entends parfaitement.

            - Vous voulez dire que vous pouvez vous rendre n’importe où à travers le monde du moment qu’on y trouve une reproduction de ce tableau ?

            Il acquiesça, ne semblant pas flatté par mon admiration, mais tout de même satisfait de mon intérêt.

            - En effet, admit-il. Néanmoins dans beaucoup de cas ce que je peux percevoir se limite à un bourdonnement confus et à de vagues mouvements lumineux. Quand je ne suis pas tout bonnement remisé dans un placard.

            Je crus capter un vague reproche dans cette dernière allusion, mais je jugeai préférable de ne pas le relever. Tout en l’écoutant je m’étais instinctivement penchée vers lui. Je me laissai à nouveau aller au fond du canapé, pensive. Au moins ce délire avait-il l’avantage d’être plutôt amusant. Comme je restais silencieuse, le portrait parut s’en inquiéter.

            - A quoi pensez-vous, mademoiselle ? souffla-t-il.

            - Appelez-moi Anna, répondis-je machinalement.

            Je le regardai à nouveau.

            - Tout de même, repris-je, en cent cinquante ans vous n’avez trouvé que moi qui sois assez cinglée pour vous écouter ?

            - Pas exactement, soupira-t-il. Dans les années trente une de mes bonnes copies est entrée en possession d’un jeune pianiste italien. Par chance il parlait français et possédait des croyances qui lui permirent d’accepter ma présence. Il aimait particulièrement ma musique et je dois dire que je ne pensais pas que je pourrais un jour admirer à ce point un interprète. Il jouait les Etudes de manière divine. Il se mettait au piano pour moi, me faisant découvrir les compositeurs qui m’avaient succédé, et enrichissait son jeu des modestes conseils que je pouvais lui donner. Malheureusement notre relation n’excéda pas quelques mois. Il est mort brutalement. Si jeune. Il lui arrivait de ne pas venir me voir pendant quelques jours, mais lorsque sa mère s’est présentée pour ranger toutes ses affaires, j’ai compris que je ne le reverrai jamais. Il me rappelait tant un autre de mes jeunes élèves prometteurs. Lui aussi est mort sans avoir atteint l’âge adulte…

            Le portrait se tut avec tristesse. Comme je le fixais, songeant qu’il me semblait bien avoir lu dans une biographie de Chopin qu’il avait perdu de la sorte un élève qu’il chérissait particulièrement, il parut gêné de dévoiler ainsi ses émotions et son visage retrouva une sorte de masque poli et indifférent. Il y eut un très long silence.

            - Qu’attendez-vous de moi ? finis-je par murmurer.

            - Rien, répondit-il. Rien de plus qu’une conversation de temps en temps. Un moyen d’entrecouper l’éternité dans laquelle je me débats. J’ai été soulagé de mourir, vous savez, il me semblait que je ne pouvais souffrir davantage. Aujourd’hui je préfèrerais mille fois retrouver mon corps malade que rester enfermé ici. Mais je n’ai pas le choix.

            Je crus percevoir de la colère derrière le fatalisme de ces derniers mots. Cent cinquante ans et il n’avait toujours pas accepté son sort. Cela me plut.

            - Pourquoi moi ? demandai-je encore. Je veux dire… il y a sûrement des tas de musiciens qui possèdent un portrait de vous, des gens beaucoup plus intéressants que moi…

            Il eut un sourire amusé.

            - J’ai fréquenté des musiciens toute ma vie et une bonne partie de ma mort, rétorqua-t-il, et croyez-moi, ce ne sont pas forcément les gens plus intéressants qui soient. J’ai déjà essayé plusieurs fois de parler à d’autres personnes, la plupart ont détruit leur copie, l’ont donnée ou l’ont enfermée dans un grenier où elle a fini par pourrir. Je vous ai observée quelques fois et j’ai eu le sentiment que vous seriez peut-être capable de m’entendre. Il semblerait que pour une fois je ne me suis pas trompé, ajouta-t-il avec satisfaction.

            Je hochai la tête avec un soupir. Moi non plus je ne m’étais pas trompée en ébauchant des études de psychologie, j’avais sérieusement besoin d’aide. J’avais complètement décroché. Je pensais n’en rien laisser paraître, mais le portrait était perspicace même si, d’après lui, il ne me voyait pas très bien.

            - Vous n’êtes pas folle, fit-il soudain. Je vous assure. Vous devez me croire.

            Je haussai les épaules.

            - Qu’est-ce que ça change pour vous ?

            Son expression s’attrista.

           - Je ne veux pas vous faire souffrir, répondit-il avec une infinie douceur. Je cherche simplement un peu de compagnie, je ne veux pas que vous remettiez toute votre vie en question à cause de moi.

            Je ne pus m’empêcher de sourire devant une telle naïveté. Je me mettais à bavarder avec un tableau et j’allais ensuite reprendre tranquillement le cours de ma vie. C’était évident. Mais il ne semblait pas amusé du tout.

            - J’ai entendu parler de portraits, des originaux, qui appartiennent à une famille en particulier, continua-t-il avec un sérieux douloureux. Ce ne sont pas des portraits de célébrités, non, il s’agit simplement de membres de la famille. Ils ont réussi à se faire accepter par les leurs et leur secret se transmet de génération en génération. Ils ne sont jamais seuls, il y a toujours un de leurs descendants pour bavarder avec eux. Je regrette le jour où j’ai laissé Eugène esquisser ce portrait…

            Je me levai soudain et traversai en quelques pas l’espace qui me séparait du frigo. Je me servis un verre de jus d’orange froid et laissai le liquide me glacer les entrailles. De là où je me tenais il ne pouvait pas me voir et j’en éprouvais un mesquin soulagement.

            - C’est absurde, dis-je enfin. Si tout ça est réel comment est-il possible que ça ne soit pas devenu public ? Je veux dire… Quelqu’un qui se présenterait avec un tableau parlant se ferait des millions !

            Le portrait mit un moment à répondre et j’étais sur le point de vérifier qu’il était toujours animé lorsque sa voix s’éleva à nouveau, un peu plus froide qu’avant.

           - Les choses sont ainsi parce que la plupart des gens réagissent comme vous. Lorsque l’on croit que l’on devient fou, on ne va pas le crier sur les toits. Par ailleurs, ceux qui ont fini par accepter la vérité se sont également rendu compte qu’ils n’avaient pas le droit d’infliger une telle mascarade au portrait qu’ils possédaient. Quant à ceux qui ont essayé… Nul ne peut nous obliger à prendre la parole si nous n’en avons pas envie, et je pense que la plupart de ceux-là ont effectivement terminé chez les aliénistes.

            Incapable de décider si ce que je sentais poindre en moi était un début d’acceptation, je revins me planter devant le portrait. Je le dominais de toute ma taille et, avec une étonnante fierté, il ne daigna pas lever les yeux. Je me rassis brusquement.

            - Prouvez-le moi ! lançai-je avec défi. Prouvez-moi que je ne suis pas folle et que vous existez vraiment ! Faîtes quelque chose ! Je ne sais pas moi…

            - Que voulez-vous que je fasse ? soupira-t-il avec lassitude. Je suis coincé ici, la seule chose dont je suis capable est de vous parler.

            - Eh bien alors parlez à quelqu’un d’autre devant moi, répliquai-je. Si cette personne vous entend aussi je saurais que je ne suis pas folle ou alors que mon entourage l’est également. Qu’est-ce que vous en dîtes ?

            Une petite voix me souffla encore que j’étais en train de demander son avis à un tableau, mais je la chassai rapidement. Le portrait paraissait hésiter.

            - Ne craignez-vous pas la réaction de cette personne ? finit-il par opposer. Si le tableau est abîmé, je ne pourrai plus vous parler…

            - C’est un risque à courir, rétorquai-je implacablement, tout en songeant que détruire la peinture était peut-être encore la meilleure solution pour faire cesser ce délire.

            Encore une fois j’eus l’impression que le portrait devinait les pensées qui me traversaient.

            - Très bien, se résigna-t-il. Je suis d’accord.

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Published by Anaïs Cros - dans Textes
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