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30 septembre 2009 3 30 /09 /septembre /2009 06:32
Suite de la nouvelle... :o)

Bonne journée !
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            J’avais pensé ne rester qu’une nuit, mais ce fut une semaine que je passai finalement chez ma pauvre amie. Je ne revins chez moi que le temps de fourrer quelques habits dans un sac et j’évitai le moindre contact visuel avec le tableau toujours à l’envers sur mon lit, m’étant fait accompagner afin qu’il n’ose pas me parler. Après une semaine de réflexion et de crises de larmes, je finis par me convaincre que je n’étais pas folle et que j’avais sans doute simplement connu un petit épisode délirant suite au choc de ma rupture avec Simon. Mon amie possédait deux copies de tableaux de maître, tous deux des portraits, et aucun ne m’ayant adressé la parole j’en déduisis que mon psychisme avait retrouvé son fonctionnement normal. Je finis donc par me décider à rentrer chez moi.

            Bien entendu le tableau n’avait pas bougé et j’étais presque sereine lorsque je m’en saisis. J’avais décidé de le ranger dans un placard au moins pour un moment afin d’éviter à mon imagination toute tentation de replonger dans le délire. Prudence est mère de sûreté. Mais au moment où j’allais l’emballer dans un journal pour le protéger un peu, il me parla à nouveau.

            - Je vous en prie, fit-il d’un ton qui se refusait à être suppliant mais où la prière sourdait tout de même. Vous m’avez déjà laissé toute une semaine dans le noir. Ne condamnez pas définitivement à mes yeux cette fenêtre sur votre monde.

            Le portrait était posé sur la table basse devant moi et je ne pus rien faire de plus que me laisser tomber sur le canapé derrière moi avec un soupir de lassitude.

            - Okay, cédai-je. C’est bon. J’en ai assez. Expliquez-moi qui… ce que vous êtes et pourquoi vous me harcelez.

            - Je ne voudrais pas paraître désagréable, répondit le portrait d’un ton poli, mais seriez-vous assez aimable pour redresser le tableau ? Il n’est pas aisé de parler à quelqu’un qu’on ne voit que sous une perspective très distordue.

            Résignée, je cherchai un lourd vase et appuyai la toile dessus. Le portrait m’offrit un sourire ravi et une voix intérieure me souffla que ce sourire était charmant. Je chassai aussitôt cette pensée avec agacement. Si je commençais à considérer cette situation comme normale, je n’allais pas m’en sortir. Ce tableau n’était pas une personne, il n’était rien de plus que quelques couches de peinture et de vernis étalées sur un morceau de toile. Quant à sa faculté de parler, j’ignorai totalement sa provenance, mais elle ne pouvait pas être naturelle.

            - Je suis heureux que vous réagissiez ainsi et que vous acceptiez de m’écouter, reprit enfin le portrait d’une voix chaleureuse, toujours marquée par cet accent que je n’arrivais pas à identifier. Ma dernière tentative de contact avec un humain s’est soldé par un échec et j’ai fini brûlé dans une cheminée après avoir été découpé en morceaux. Ce fut… douloureux.

            Il grimaça à ce souvenir et je m’efforçai de ne pas compatir.

            - Si vous avez été brûlé, comment pouvez-vous être ici ? demandai-je froidement.

            Il eut un sourire que je qualifiais à part moi de plutôt condescendant. Mais son ton était toujours aussi amical lorsqu’il poursuivit.

            - C’est que les choses sont un peu plus compliquées que ça, expliqua-t-il. Tout d’abord vous m’avez demandé qui je suis et ma réponse sera brève : je suis ce qui reste de Frédéric Chopin. Lorsque mon corps est mort, ce qui fut des plus désagréables, l’essence de mon être s’est retrouvée prisonnière du portrait que mon ami Eugène Delacroix avait fait de moi. Il m’a fallu un long moment pour m’éveiller à cette nouvelle forme de conscience et je me suis vite rendu compte que ce n’était pas la meilleure position pour communiquer avec qui que ce soit.

            - Une minute, l’interrompis-je avec une insupportable impression d’irréalité. Comment l’essence de votre être ou je ne sais quoi a-t-elle pu être transférée dans un tableau ? C’est l’histoire la plus absurde que j’ai jamais entendue.

            En même temps, songeai-je, il n’était guère étonnant qu’une peinture me raconte des histoires absurdes. Cependant le portrait ne semblait pas s’impatienter, comme s’il avait attendu ce moment depuis trop longtemps pour le gâcher.

            - Avez-vous lu Le Portrait de Dorian Gray de cet écrivain anglais Oscar Wilde ? demanda-t-il. J’en ai eu l’occasion un été au Louvre lorsque le jeune homme qui gardait ma salle s’était installé juste à côté de moi pour le lire. C’est tout à fait passionnant la manière dont cet Anglais a pu saisir ce qui se jouait dans la peinture. Je me suis toujours demandé s’il n’avait pas eu l’occasion lui aussi de parler à un portrait…

            - Parce qu’il y en a d’autres comme vous ? répliquai-je, interloquée.

            - Bien sûr, acquiesça-t-il. Mais laissez-moi vous expliquer. Lorsqu’un portrait est réalisé avec soin, il arrive que le peintre parvienne à saisir, bien au-delà des apparences, l’essence même de l’âme de son modèle. Ce n’est pas perceptible à l’artiste sur le moment, ni même au modèle d’ailleurs, mais lorsque ce dernier meurt son âme est irrésistiblement attirée par le tableau et finit par s’y retrouver plus ou moins prisonnière. Je vous avouerai que ce portrait de moi n’était de loin pas celui que je trouvais le plus ressemblant, mais il faut croire qu’Eugène me connaissait mieux que nous n’en avions tous les deux conscience. Mais je ne suis pas le seul à qui c’est arrivé. J’ai pu parler à d’autres portraits dans quelques expositions et ils se trouvaient tous dans la même situation que moi. Ce fut agréable de leur parler après le départ de tous les visiteurs, mais certains étaient beaucoup plus vieux que moi et de multiples restaurations les avaient laissés dans un état de confusion mentale assez triste. Quant à d’autres, ils ne parlaient plus du tout, se contentant d’effrayer quelques visiteurs par des grognements à peine audibles. Il faut savoir que si l’on touche au tableau original, l’âme qui en est prisonnière est forcément atteinte.

            Je levai la main pour le supplier de s’arrêter. Trop, c’était beaucoup trop en une fois. Des âmes prisonnières de tableaux, des portraits qui bavardaient une fois les visiteurs partis. Je me pris la tête dans les mains. Délire galopant. L’horreur totale.

            - Mademoiselle…, murmura timidement le portrait. Vous vous sentez bien ?

            Je me redressai aussitôt. Autant affronter cette folie jusqu’au bout.

            - Je vais parfaitement bien, mentis-je dans un sourire glacé.

            Un froncement de sourcils me laissa voir que le portrait n’était pas dupe, mais je ne lui laissai pas l’occasion de s’émouvoir davantage.

            - Continuez, ajoutai-je. Expliquez-moi comment vous pouvez être ici alors que l’original de votre portrait est au Louvre.

            Il pencha la tête de côté, hésitant. Son œil gauche, que Delacroix n’avait jamais achevé, parut devenir encore plus flou.

            - Vous êtes sûre que vous ne voulez pas prendre un peu de temps avant que je continue ? fit-il avec sollicitude. Peut-être devriez-vous boire quelque chose ?

            Je haussai les épaules.

            - Si vous aviez peur de me traumatiser, il fallait y penser avant, rétorquai-je sèchement.

            Il baissa les yeux.

            - Je suis navré, souffla-t-il. Mais vous ne pouvez imaginer ce que signifient plus de cent cinquante ans de solitude enfermé derrière une image…

            J’eus beau lutter de toutes mes forces, je ne pus m’empêcher d’être touchée par la détresse qui avait traversé sa voix.

            - Continuez, dis-je avec fermeté. Votre vrai portrait au Louvre, vous ici. Comment est-ce possible ?

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Published by Anaïs Cros - dans Textes
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