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7 octobre 2008 2 07 /10 /octobre /2008 09:32

Bonne journée tout le monde !
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                                                                                                   28


           James finit par s’endormir, ses forces comme aspirées par quelque chose d’invisible. Son sommeil était loin d’être calme, il s’agitait, soupirait, murmurait des paroles confuses où il était question de Peter Pan, de crocodile, de Mouche, de guerre… J’éprouvais une égoïste déception à constater que je ne faisais pas partie de ces êtres qu’il appelait dans son inconscience, mais je n’en demeurais pas moins à ses côtés, veillant jalousement sur lui. J’avais tiré les couvertures sur lui, mais cela n’avait pas suffi à étouffer ses incessants frissons et un élancement tiraillait mon ventre à chaque fois qu’un long tremblement le parcourait.

            Le changement avait été si soudain, si brutal. Ils devaient avoir raison, le Jolly Roger avait dû être attaqué et ils en avaient aussitôt subi les conséquences. Je songeai à l’enfant maigre et échevelé que j’avais aperçu quelques instants sur le bateau pirate. Peter Pan ne devait pas mourir, s’il disparaissait le Pays Imaginaire disparaitrait et tout serait fini. Il fallait qu’il survive, qu’il leur échappe. Je songeai à Mouche, imaginai le pirate en train de protéger l’enfant, de se battre jusqu’à son dernier souffle pour nous laisser encore une chance de les sauver. Il fallait que nous saisissions cette chance.

            Les heures suivantes me parurent des siècles. Je me rongeais les sangs, m’attendant à chaque instant à voir James disparaître, comptant les minutes, les secondes. Au début je parvins à rester allongée près de lui, mais l’immobilité finit par me rendre folle. Je me mis à faire les cent pas dans ma chambre, me retenant de frapper les murs dans mon angoisse rageuse. Je me retrouvai même à faire des abdominaux, puis des pompes, les dents serrées, en sueur, mais cela ne suffit pas à calmer mon anxiété. C’était la première fois de ma vie que je désirais à ce point que le temps s’écoule, et bien sûr c’était la première fois qu’il me paraissait aussi long.

            Lorsque mon réveil afficha enfin minuit trente je décidai qu’il était temps et plus que temps. J’avais allumé ma lampe de chevet et j’examinai rapidement James à sa lueur. Il était pâle et en sueur, mais sa fièvre semblait avoir légèrement diminué. Il paraissait enfin avoir trouvé un véritable sommeil réparateur et je jugeai préférable de ne pas le réveiller. Je déposai un baiser sur son front et quittai la chambre sans bruit.

            Dans le salon le Prince n’avait pas bougé, plongé dans une profonde inconscience. Son cheval gisait à côté du canapé, les yeux mi-clos, son flanc se soulevant au rythme de sa respiration haletante, et la main du Prince reposait sur son encolure, comme tombée là au hasard. Je déglutis. Mon regard croisa alors celui d’Outroupistache. Le gnome était sombre, mais résolu.

            - Il faut partir maintenant ! me pressa-t-il.

            J’acquiesçai vivement. J’enfilai rapidement des chaussures, récupérai mon sac et les clés de ma voiture. Nous étions déjà à la porte lorsqu’on nous rappela sèchement.

            - Où croyez-vous aller sans moi ?

            Je me retournai aussitôt. James était appuyé contre le mur, à l’entrée du salon. Sa voix était fatiguée, mais ferme, et son regard était clair. Il fit deux pas vers nous, vacilla, mais parvint à rester debout. Je me précipitai vers lui pour le soutenir et il s’appuya lourdement sur mon épaule.

            - Je viens avec vous, fit-il.

            Malgré son état son ton était hautain et impérieux. Il était inutile de discuter, n’importe quel argument se serait heurté à un mur d’arrogance. Je me contentai d’un soupir désapprobateur. Cependant lorsque je voulus le soutenir jusqu’à la porte il se détacha de moi et marcha seul avec une assurance presque confondante. Je jetai un dernier regard au Prince qui agonisait lentement et nous quittâmes l’appartement. J’appelai l’ascenseur et fermai soigneusement la porte en attendant qu’il arrive.

            J’aurais cru que ce nouvel appareil intéresserait Outroupistache, mais il était si absorbé dans ses pensées qu’il n’y prit absolument pas garde. Il serrait son rouet contre lui et se parlait à voix si basse que nous ne pouvions entendre. Tandis que nous descendions je pris la main de James et la serrai. Elle était brûlante et il ne me regarda pas, mais il me rendit doucement mon étreinte.

            Je fis attendre mes compagnons dans l’entrée, vérifiant qu’il n’y avait personne dans la rue. Heureusement je n’étais pas garée très loin et nous pûmes nous installer dans ma voiture sans encombre. Je dus leur expliquer comment attacher leur ceinture, chose qu’Outroupistache se refusa à faire et que je dus faire moi-même pour James. Enfin je pus démarrer.

            J’avais une folle envie d’écraser l’accélérateur, mais je craignais les contrôles et ce n’était vraiment pas le moment de nous faire arrêter. Je rongeai mon frein jusqu’à l’autoroute où je pus enfin lancer la voiture. James regardait le paysage défiler à toute vitesse avec une sorte de fascination incrédule et Outroupistache lui-même était sorti de ses réflexions devant cette nouveauté. Il se mit à m’interroger sur le fonctionnement de ma voiture et je me rendis vite compte que j’étais incapable de répondre à la moitié de ses questions, ce qui ne manqua pas de le stupéfier. Son insistance finit par me rendre nerveuse et je lui répondis rudement qu’il n’y avait pas besoin de comprendre le fonctionnement d’un objet pour s’en servir.

            Mon ton sec dut le blesser car il cessa de se tenir debout entre mon siège et celui de James et retomba sur la banquette arrière. Je jetai un œil dans mon rétroviseur, mais il était tellement petit que je le voyais à peine. Ma brusque colère avait soulevé une certaine tension et je m’efforçai de la dissiper.

            - Je peux vous poser une question, Outroupistache ? demandai-je poliment tout en fixant la route.

            - N’est-ce pas précisément ce que vous êtes en train de faire ? rétorqua-t-il sarcastiquement.

            Je pris une profonde inspiration. Ce n’était pas le moment de lancer une dispute.

            - J’aimerais savoir, continuai-je d’un ton aussi aimable que possible, pourquoi vous ne semblez pas souffrir de la situation comme James ou le Prince…

            Il y eut un bref silence et je vis que j’avais également capté l’attention de James. Je tendis l’oreille tout en essayant de rester concentrée sur les bandes blanches qui défilaient.

            - C’est que je ne suis pas exactement comme eux, répondit enfin le gnome. Je suis le nom, le mot, j’appartiens à la fois au monde réel et à l’imaginaire. Même si l’Imaginaire disparaît je resterai vivant dans ce monde.

            - Dans ce cas quel est votre intérêt à les aider ?

            Cette question parut le vexer profondément.

            - Et quel est le vôtre ? répliqua-t-il sèchement.

            Je crus qu’il avait dit ça pour la forme, mais en fait il attendait vraiment une réponse. Je me mis à réfléchir. En vérité, oui, quel intérêt avais-je à voir survivre l’Imaginaire ? Je sentais également peser sur moi le regard de James et je compris que je devais soigneusement peser mes mots.

            - Je ne sais pas…, finis-je par soupirer. L’Imaginaire est une chose si fondamentale que je ne me suis jamais posé la question de son utilité… C’est sûrement Oscar Wilde qui disait que seul le superflu est nécessaire… Ce qui est certain c’est que je ne peux pas envisager la vie d’un être humain sans un imaginaire quel qu’il soit. L’imagination c’est la liberté. Non ? L’ouverture, la liberté, le possible… Oui, l’Imaginaire c’est bien ça, une immense possibilité qui recouvre une infinité d’autres possibilités, comme un arbre dont les branches s’élèvent sans fin. Et sans possible… Ma foi sans possible la vie serait impossible… On ne peut pas vivre sans imaginaire, ou alors on n’est pas un être humain, on est une machine… Je crois que ce sont les raisons pour lesquelles je pense qu’il faut sauver l’Imaginaire et ses créatures. Ces raisons et d’autres, plus personnelles…

            Je posai la main sur la cuisse de James en disant ces derniers mots. Il tressaillit. Puis il prit mes doigts et les porta à ses lèvres dans un baiser fièvreux. Je détournai quelques secondes les yeux de la route pour caresser sa joue et me concentrai à nouveau sur la conduite.

            - Cette réponse me plait, reprit soudain Outroupistache. Et mes raisons sont proches des vôtres. Sans Imaginaire le mot perd tout son sens et demeure une enveloppe vide. Vous parliez d’un arbre, ce n’était pas faux. L’Imaginaire est comme un arbre et les mots sont comme ses feuilles. Si l’arbre n’a plus de feuilles, cela signifie qu’il va mourir ou qu’il traverse un pénible hiver. S’il n’y a plus d’arbre, ni de branches auxquelles se raccrocher les feuilles n’ont plus qu’à pourrir sur le sol… Mot et Imaginaire sont intrinséquement liés, voilà pourquoi j’appartiens aux deux, voilà pourquoi je dois sauver cet autre monde.

            Il se tut et le silence retomba dans la voiture. Je hochai la tête, comprenant ce qu’il voulait dire. Cependant mon inquiétude qui s’était un peu mise en veilleuse pendant cette conversation ressurgit brusquement. Arriverions-nous à temps ?

 

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Published by Anaïs Cros - dans Textes
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commentaires

Dharmakylune 26/02/2009 10:26

génial ce passage avec la comparaison mot et imaginaire, passionnant !

Anntoria 09/10/2008 08:30

Passage très intéressant où l'on comprend pas mal de choses...
Mais c'est aussi le début de suspens !!

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