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21 juillet 2008 1 21 /07 /juillet /2008 10:13

Bonjour à tous !

Suite et fin de la nouvelle...

Bonne lecture !
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                                                                                        6

            Langraf déglutit, tremblant malgré lui. Puis il se souvint brutalement de sa position et s'obligea à se ressaisir. Mais les autres prêtres n’avaient pas remarqué à quel point il avait été impressionné, eux-mêmes étaient bien trop perturbés. Jamais ils n’avaient assisté à une fin de cycle aussi violente, jamais ils n’avaient vu un corps dans l’état de celui de Lune-de-jour qui dérivait lentement vers eux, le ventre gonflé, sanguinolent-e.

            - Allons ! ordonna sèchement Langraf. Il est presque midi ! Il faut nous hâter de l’emmener dehors !

            Les prêtres acquiescèrent vivement, peu enclins à défier leur supérieur malgré leur terreur. Deux d’entre eux entrèrent prudemment dans l’eau et se dépêchèrent de tirer le corps au sec, visiblement peu rassurés. Langraf se pencha rapidement sur Lune-de-jour. La druide respirait faiblement, secoué-e par moment de frissons de douleur.

            - Votre Equilibre, murmura le Grand Prêtre, vous m’entendez ?

            Lune-de-jour souleva lentement les paupières et posa un regard vague sur l’homme. Il-elle ouvrit la bouche et Langraf dut presque coller son oreille contre ses lèvres pour entendre quelque chose.

            - Sois maudit…, souffla la druide avant de retomber dans un état de conscience flottante, à mi-chemin entre l’évanouissement et une perception totale du monde.

            Langraf fut obligé de faire semblant de tousser pour cacher le sourire qui avait fleuri sur ses lèvres. Puis il prit un air sévère.

            - Vous avez entendu ? lança-t-il froidement. Son Equilibre ordonne qu’on le-la porte à l’extérieur !

            Et il donna lui-même l’exemple en s’emparant de la civière que les prêtres avaient préparée. Ces derniers l’aidèrent aussitôt à y glisser le corps, puis le soulevèrent sur leurs épaules. Langraf prit la tête du petit groupe et ils quittèrent les thermes d’un pas rapide. Ils empruntèrent les chemins secrets du Palais de Nacre, ceux qui n’appartenaient qu’aux prêtres, et à chaque fois qu’ils passaient devant une fenêtre, Langraf leur faisait encore accélérer l’allure. Midi était proche, l’enfant ne tarderait pas à naître et si cette naissance n’avait pas lieu devant le peuple il risquait fort de se faire lyncher malgré tout son pouvoir.

            Enfin ils débouchèrent sur la grande terrasse du Palais. Aussitôt une clameur vibrante monta de la foule massée au pied du bâtiment, entassée dans les maisons voisines, sur les toits, les balcons, à chaque fenêtre. Les prêtres présentèrent la civière aux Ferhirés et des hourras s’élevèrent, on se mit à acclamer Lune-de-jour et à louer l’Equilibre et tous les dieux du Thalnathos. Langraf promena un instant son regard froid sur le peuple en liesse. Comment Lune-de-jour avait-il-elle pu consacrer sa vie à aider un peuple qui se réjouissait si sauvagement de son sacrifice ? Langraf méprisait ces gens et il était bien décidé à ne pas faire la même erreur que la druide.

            Le Grand Prêtre fit un signe à ses subalternes et on vint le coiffer de la tiare qui symbolisait son pouvoir. Aussitôt la foule frémissante redevint silencieuse et attendit son discours. Langraf ressentait une jouissance presque physique à être ainsi le centre d’une telle attention. Il dut faire un effort pour s’arracher à ce plaisir et s’avancer. Bientôt sa voix puissante tomba sur le peuple.

            Il parla longuement, chantant avec une hypocrisie consommée les louanges de Lune-de-jour, tout ce qu’il-elle avait fait pour les Ferhirés, puis soulignant habilement la nécessité du changement de cycle, mettant en avant sa propre personne, affirmant sa détermination à se montrer le meilleur régent possible et à poursuivre l’œuvre de la druide tout en préparant le règne de son enfant. Langraf n’avait pas préparé ce discours, il préférait ne rien prévoir, sentir l’état d’esprit d’une foule sur le moment et se laisser porter par l’inspiration, aussi n’eut-il aucune peine à abréger son flot de paroles en entendant les premiers gémissements de Lune-de-jour, annonciateurs de la naissance.

            Le Grand Prêtre se tourna vers la druide tandis que le peuple retenait son souffle. Les mains meurtries de Lune-de-jour étaient crispées sur son ventre gonflé et lacéré, il-elle grimaçait de douleur, haletait, gémissait, ses yeux d’un bleu soudain insoutenable déversant des flots de larmes qui se mêlaient au sang souillant son visage mutilé. Quelque chose s’agitait en lui-elle, quelque chose qui voulait désespérément sortir. Langraf serra les dents. C’était à lui d’agir maintenant.

            S’emparant du long couteau rituel qu’on lui tendait respectueusement, le Grand Prêtre se plaça à côté de Lune-de-jour, s’obligeant à respirer calmement. Ils échangèrent encore un regard et Langraf frémit malgré lui en découvrant que les yeux de la druide ne reflétaient plus que pure haine. Il se durcit, brandit la lame, et après un rapide coup d’œil au peuple suspendu à ses mouvements, éventra la druide sur toute sa longueur.

            Lune-de-jour poussa un hurlement de douleur qui retentit dans toute la cité, glaçant jusqu’à la moelle tous ceux qui l’entendirent. Langraf laissa tomber le couteau, plongea ses mains dans les entrailles de la druide et en tira un enfant hurlant, le nouvel homme-femme, le nouveau guide des Ferhirés, le nouvel Equilibre. Submergé par l’horreur et la répulsion, Langraf se détourna de Lune-de-jour qui agonisait dans d’interminables soubresauts et brandit l’enfant dégoulinant de sang vers le peuple. Un instant ce fut le silence complet, puis quelque chose de formidable explosa à travers toute la cité. La liesse du peuple dévala à travers les rues, emplit chaque bâtiment, chaque cœur, formidable ras de marée, avant de venir mourir au bord de l’Océan des Flammes.

            Car une clameur encore plus importante montait des entrailles de l’océan, un grondement sourd si puissant qu’il finit par parvenir jusqu’au Palais de Nacre même, couvrant d’un voile de silence la totalité de la foule. Langraf ramena l’enfant contre lui, le protégeant machinalement avec les pans de sa robe, fixant la ligne de l’océan avec terreur. La terre se mit à trembler, une vague énorme se souleva, et brusquement des dizaines de formes noires jaillirent de l’eau.

            Tandis que la foule se mettait à hurler et à courir en tous sens, Langraf demeurait immobile, l’enfant sanglotant dans ses bras, fixant les silhouettes qui se rapprochaient de plus en plus vite. Des dragons… Les grands dragons noirs avaient surgi des profondeurs et le Grand Prêtre savait que cela ne pouvait signifier aucun bien, mais il n’arrivait pas à bouger, fasciné. Même l’enfant finit par cesser de s’agiter dans ses bras, lui aussi écrasé par la présence des créatures mythiques, tournant ses petites yeux bleus vers le ciel.

            Langraf cessa de respirer lorsqu’une des silhouettes se détacha des autres et se dirigea droit vers le Palais de Nacre, droit vers lui. Paralysé, il crut sa dernière heure arrivée. Mais le dragon ne s’occupa pas de lui. Soulevant sous ses grandes ailes déployées des tourbillons d’air qui arrachèrent la tiare du Grand Prêtre, la créature prit entre ses pattes griffues le corps inerte de Lune-de-jour et s’éleva un peu avant de s’immobiliser. Langraf se força à lever les yeux et s’aperçut qu’un être montait le dragon comme un cavalier son cheval. Il lui fallut quelques secondes pour reconnaître Nolim, le jeune serviteur de Lune-de-jour. Malgré sa terreur le Grand Prêtre fronça les sourcils. Quelque chose lui échappait… Mais il ne put pousser plus loin la réflexion, l’enfant prit soudain la parole, sa voix vibrant à travers les masses d’air déplacées par les mouvements du dragon.

            - Garde cet enfant, Langraf ! lança-t-il. Mais sache qu’il ne t’appartient pas ! Je sais quelles sont tes intentions, je sais ce que tu projettes de faire de la lignée de l’Equilibre ! Mais ne crois pas que tout sera aussi facile que tu le désires ! Lune-de-jour est à moi désormais et tu apprendras bientôt que son pouvoir n’est pas mort ! Je suis un conteur d’histoires, Grand Prêtre, et je ne te laisserai pas écrire seul celle des Ferhirés ! Nous nous reverrons bientôt !

            Nolim tapota le cou de son dragon et celui-ci pencha la tête vers Langraf. Le Grand Prêtre comprit trop tard. Une longue flamme s’échappa soudain des naseaux de la créature et vint brûler la moitié du visage de l’homme. Langraf tomba à genoux, hurlant de douleur, l’enfant toujours serré contre lui se mettant à sangloter avec terreur.

            - Pour que tu ne m’oublies pas ! cria encore Nolim. Pour que tu n’oublies pas Lune-de-jour !

            Malgré la souffrance intolérable Langraf releva la tête avec haine, prêt à déverser toutes les malédictions qui arrivaient encore à se faufiler un chemin dans sa conscience torturée, mais le dragon s’éloignait déjà. La créature rejoignit ses compagnes et toutes les silhouettes disparurent à nouveau dans l’Océan des Flammes.

            Respirant avec de plus en plus de difficultés, Langraf reporta son œil droit, son unique œil encore valide, sur l’enfant dans ses bras. Le-la futur-e druide avait cessé de pleurer et l’observait avec crainte. Malgré son état Langraf parvint à sourire. Nolim appartenait peut-être au peuple de l’océan, mais le Grand Prêtre savait que dans le passé les Hommes avaient déjà gagné une guerre contre ce peuple maudit. Les menaces l’avaient toujours davantage encouragé que terrifié et il se jura qu’il serait prêt le jour où les dragons sortiraient à nouveau de l’eau. D’une main tremblante, il déposa une caresse sur la joue du bébé. L’enfant lui appartenait, le peuple du Ferhir lui appartenait, il avait le pouvoir et personne ne le lui enlèverait.

            Ce fut en continuant à sourire que Langraf laissa les prêtres le débarrasser du bébé et glissa tranquillement dans l’inconscience.

 

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Published by Anaïs Cros - dans Textes
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commentaires

Anaïs 22/07/2008 10:51

J'ai bien peur que malgré toute ma sympathie pour vous ( et elle est énoooorme ;o), vous ne soyez fichus... Vous ne connaîtrez la suite que le jour hypothétique où le roman tiré de cette nouvelle sera publié... Damned, je suis vraiment méchante en fait. Hé hé hé ! :mrgreen:

Einsam 22/07/2008 09:28

Ta cruauté serait prouvée si tu laissais tous tes fans à travers le monde sur leur faim. Il nous faut une suite, comment arriverions-nous à survivre sans ? Le suspense insoutnable finirait par nous tuer ! Tu ne peux pas laisser faire ça si tu as un minimum de sympathie pour nous (si tu en as, évidemment, sinon on est fichus ... ^^")

Dharmakylune 21/07/2008 15:07

c'est phénoménal ! c'est intensément puissant mais...ça ne peut s'arrêter là : CONTEUR D'HISTOIRES, ne nous laisse pas seuls !!!!

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